Petit cadeau🎁

Texte de Jean Paul Tourvieille, écrit pour un concourt d’écriture épistolaire organisé par l’Autre librairie (18 Rue de Beaulieu, 16000 Angoulême), dont l’auteur à reçu le premier prix en catégorie adulte.

Mon cher Jean,

Je me décide enfin à t’écrire. Il y a bien longtemps que je voulais le faire, mais finalement je pense que j’ai eu raison d’attendre.

C’est d’ailleurs ce qui me permet d’oser te tutoyer. J’espère que tu n’en seras pas surpris mais depuis le temps que nous nous connaissons, cela m’est venu naturellement.

Il est vrai que si je t’avais contacté dès la première fois que j’en ai eu l’idée, loin du « Mon cher Jean » qui introduit cette lettre, je t’aurais appelé « Monsieur » et t’aurais vouvoyé, bien sûr.

Figure-toi que je t’ai connu…au lit ! Oui la première fois que j’ai entendu parler de toi, j’étais dans mon lit, bien au chaud, car ma maman m’y lisait une histoire chaque soir avant de m’endormir. Après avoir épuisé les contes de Perrault, j’avais 6 ans quand elle a « attaqué » les fables de La Fontaine.

Elle a commencé tout bonnement par le début, la fable 1 du livre 1, et , d’entrée, j’ai trouvé la fourmi pas très sympathique avec la cigale. Le soir suivant, ce fut « le corbeau et le renard ». Je dois dire que cette histoire m’a laissé rêveur et je me suis endormi rempli de doutes. Le lendemain matin, au petit déjeuner, j’ai demandé à maman quel était le fromage que le corbeau tenait dans son bec.

  • Oh, ce devait être un camembert, m’a-t-elle répondu.

Sa réponse m’a laissé pantois.

  • Mais un camembert, c’est bien trop gros pour loger dans le bec d’un corbeau ! Maman il faut que tu téléphones au monsieur pour lui dire qu’il s’est trompé et qu’il doit changer de fromage dans son histoire.
  • Ce n’est pas possible, mon chéri, il n’a pas le téléphone.

J’étais très surpris que quelqu’un qui écrit des histoires comme toi, n’ait pas le téléphone. En fait, j’ai pensé ensuite que maman avait répondu camembert parce qu’elle était originaire de Normandie, mais qu’elle ne savait pas de quel fromage il s’agissait. N’importe qui sait qu’un camembert ne peut tenir dans le bec d’un oiseau. Ceci étant, quand, quelques soirs plus tard, elle m’a lu « Le renard et la cigogne », j’ai bien compris que tu n’y connaissais rien en animaux car, tout de même, s’obstiner à faire manger une cigogne dans une assiette plate et un renard dans un vase à long col, cela prouvait bien que tu n’avais pas beaucoup mis les pieds à la campagne et que tu ne maîtrisais pas ton sujet.

Ce n’est que bien plus tard, quand je suis rentré en Seconde que je t’ai retrouvé. J’avais quinze ans et j’ai été surpris quand je t’ai vu à notre programme de littérature car pour moi tu n’étais qu’un conteur pour enfants.

J’ai découvert que tes fables avaient une toute autre dimension que des histoires d’enfant et que l’impertinence à l’égard des « Grands » de ce monde s’y mêlait à la sagesse et au bon sens populaire. J’ai donc compris que la taille du fromage importait peu et que le vase à long col était un piège.

Toutefois la pleine adolescence dans laquelle je me trouvais alors, m’a fait à nouveau douter de quelques sentences que tu prononçais.

Ainsi moi qui excellais sur la piste d’athlétisme où mon corps de jeune homme testait ses capacités de jour en jour meilleures, j’avais du mal à imaginer être dépassé par une tortue même si le lièvre qui sommeillait en moi, partait avec retard. Et l’adolescent effronté que j’étais, considérait que même à « La cour du Lion » toute vérité est bonne à dire. Quant à Perrette, la maladroite, fallait-il qu’elle soit cruche pour renverser son pot au lait alors même que, comme moi, elle était à l’âge où le monde nous tend les bras. Les certitudes de l’adolescence s’accommodent mal, parfois, des leçons de la vie.

Il n’en demeure pas moins que si je t’avais écrit alors, j’aurais ajouté un « cher » à « monsieur » car mon estime pour toi avait progressé d’un grand pas.

Mon parcours universitaire m’a éloigné de toi. La compagnie des philosophes, des juristes et des scientifiques m’était sans doute apparue plus digne du jeune homme en Études Supérieures que j’étais devenu, laissant le fabuliste à ses petites histoires. L’étudiant prétend refaire le monde et déploie pour ce faire des théories fumeuses que le simple bon sens de tes fables ne doit pas troubler.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai renoué le contact avec toi. Marié, avec trois enfants, je me devais de porter l’habit du père. Or figure-toi que, de nos jours, c’est le plus souvent au père qu’il revient de raconter des histoires à ses enfants le soir, juste avant de dormir. Les mœurs évoluent, tu en sais quelque chose pour l’avoir si souvent annoncé.

Je me fis donc un devoir d’ouvrir une fois encore mon recueil des « Fables de La Fontaine ». Que dis-je un devoir ? Non, je fais erreur, ce fut très vite un plaisir tant mes quarante ans bien sonnés me permettaient d’avoir déjà une bonne expérience de la vie.

Bien sûr, comme tout père qui se respecte, j’ai bêtement voulu privilégier les fables qui témoignent de l’importance de l’effort, du travail et du dépassement de soi. Ton « Laboureur et ses enfants » est, sur ce thème, incontournable. Ayant fini ma lecture à mon dernier né de 6 ans, par un tonitruant : « travaillez, prenez de la peine », mon fils de 10 ans qui était venu se caler contre nous me demanda :

  • Mais alors pourquoi tu parles toujours de tes jours de RTT avec maman ?

Je cherchais comment me tirer de ce mauvais pas, quand la question du petit acheva de m’effondrer :

  • C’est quoi la RTT papa ?

J’étais donc acculé à parler de la réduction du temps de travail, notion dont ton laboureur ne faisait assurément pas la promotion à ses enfants. J’eus du mal à répondre et m’empêtrais dans des explications alambiquées pour justifier que réduire le temps de travail n’était pas incompatible avec « prendre de la peine ». Pour faire diversion, je me rattrapais en leur accordant pour ce soir-là un bonus d’une deuxième fable qui, bien entendu, se trouva être « le lion et le moucheron » tant les questions de mes fils m’avaient confirmé dans le fait que « les plus à craindre sont souvent les plus petits ». Pourtant, adolescent j’avais lu « Les deux pigeons » mais j’avais dû passer trop vite sur ton avertissement à propos des jeunes : « cet âge est sans pitié »

A partir de ce jour-là, je fus toutefois beaucoup plus vigilant dans le choix des fables que je leur lisais. Cela me permit de constater combien, bien qu’étranger aux 35 heures, tu étais très au fait des relations de travail.

Dans le cadre d’un changement d’employeur, je venais d’expérimenter avec douleur « Le loup et l’agneau » découvrant un milieu professionnel où « la loi du plus fort est toujours la meilleure ».

Par la suite « Le héron » me fut très utile pour mieux mesurer mes aspirations professionnelles car « on hasarde de perdre en voulant trop gagner ». C’est pourquoi, si je t’avais écrit à cette époque, je me serai permis de remplacer le « cher monsieur » de mon adolescence par « cher Jean » à la faveur de notre proximité d’âge entre le temps où tu écrivais et celui où tes fables étaient précieuses pour l’homme que j’étais devenu.

Mes enfants ayant grandi, je te confesse qu’aspiré dans le tourbillon de la vie qui fait trop souvent le lit de notre manque de sagesse, je t’ai négligé et ton recueil est resté bien seul dans ma bibliothèque. Certes, le démon de midi m’ayant visité, la lecture de tes contes à la cinquantaine m’a donné une image moins moralisatrice du fabuliste et m’a permis de garder le contact avec toi. Je me suis toutefois souvent demandé ce qu’en pensait Marguerite de la Sablière ta protectrice, à moins, bien sûr, que tu en aies profité pour effeuiller ses pétales.

Le temps est passé et comme tu t’en doutes maintenant, je t’ai retrouvé grâce à mes petits-enfants ! Eh oui, cela devait bien arriver !

Jean, il faut que tu saches que nous sommes à l’époque où l’image est devenue reine et nos enfants, dès leur jeune âge, sont assaillis par les écrans que les adultes brandissent à tout propos. Je sais bien que dans « les deux taureaux et la grenouille » tu nous assures que « de tout temps, les petits ont pâti des sottises des grands » mais je te prie de croire qu’aujourd’hui les grands que nous sommes sont particulièrement insensés. Nous passons de la télévision à l’ordinateur, de la tablette au téléphone et ne prenons plus le temps de développer notre imaginaire par la lecture et l’écriture.

Hier l’un de mes petits-enfants, en vacances chez nous, a fait une crise terrible car nous avions coupé la wifi. Il rentre en Première et envisage une carrière scientifique. Alors je lui ai lu « l’avantage de la science » qui oppose un fat riche à un savant sans fortune. Tu y dis notamment : « l’homme lettré se tut : il avait trop à dire » proposant le silence, là où l’écran prétend pouvoir donner réponse à tout. Si tu avais écrit à mon époque, peut-être aurais tu rajouté : et le sot regarda son écran !

J’arrive donc à cette période de la vie où la grande faucheuse se profile à l’horizon ; Et c’est tout naturellement qu’une fois mes petits-enfants endormis, je cherche une fable adaptée à mon âge.

Tu as raison Jean, « le lion devenu vieux » que je suis aujourd’hui, accepte les coups de ceux qu’il eut, autrefois, sévèrement réprimés. Je suis surpris de me voir encaisser sans broncher des attaques qui, jadis, m’auraient fait rugir. Il y a toutefois, comme tu le soulignes, une exception. Quand les coups sont donnés par un âne, c’en est trop et « c’est mourir deux fois que souffrir ses atteintes ». Il m’arrive donc encore de crier : mort aux cons !

Tu vois avec l’âge, « je plie mais ne romps pas » !

Et je me suis donc résolu à t’écrire pour, de tout cela, te remercier. Comme tu l’as lu, j’ai débuté cette lettre par « Mon cher Jean » Je t’ai expliqué ce qui m’a autorisé à te dire « cher » à 16 ans, à t’appeler « Jean » à 40, et je me permets donc aujourd’hui, où je compte 67 printemps, de rajouter un « mon ». Car ils sont bien rares ces écrivains que l’on peut lire de l’enfance à la vieillesse en trouvant dans leurs lignes un sel d’un goût différent à chaque étape de sa vie. Tu auras été un compagnon tout au long de mon chemin et tu comprends donc que ce « mon » est plus affectueux que possessif. D’ailleurs tu n’appartiens à personne puisque tu es à tous.

J’ai recherché l’adresse à laquelle je pouvais envoyer cette missive et j’ai découvert qu’après ta mort, tu as encore bourlingué !

Inhumé au cimetière des Saints-Innocents, tu y es resté près d’un siècle jusqu’à la démolition de ce site ; puis ton corps a été transféré au musée des Monuments français. C’était tout de même bien mieux car innocent tu n‘étais point et monument tu es pour les Français ! Quand Louis XVIII a fait fermer ce musée, ton cercueil est parti pour le cimetière du Père-Lachaise et il me plaît bien de t’y savoir désormais. Tu es entouré de chanteurs, de comédiens, d’écrivains. Tu peux, le soir venu, discuter avec Molière, échanger avec Boileau, surveiller les amours de Piaf et Moustaki, fredonner avec Baschung et Higelin. Oui, être au Père-Lachaise te va bien car, finalement, plus qu’un écrivain, qu’un conteur et qu’un fabuliste, tu es un artiste !

Reçois, mon cher Jean, l’expression de mon affection fidèle et reconnaissante.

Jean Paul Tourvieille